Spotify : La rentabilité à travers la diversification ?

Par Etienne Bertet

Longtemps, Spotify a poursuivi comme seule ambition de croître à tout prix, quitte à sacrifier sa rentabilité. Mais 2024 marque un tournant historique : pour la première fois de son existence, la plateforme suédoise a dégagé un résultat net annuel positif de 1,23 milliard de dollars. Ce virage stratégique repose sur deux leviers simples et identifiables. D’un côté, Spotify a rationalisé ses coûts et ajusté son modèle économique pour améliorer ses marges. De l’autre, l’entreprise a misé sur une nouvelle source de croissance : les podcasts vidéo, un segment porteur qui lui permet de diversifier ses revenus et de renforcer l’engagement de ses utilisateurs.

Spotify ajuste son modèle

Spotify a longtemps maintenu son abonnement standard à un prix symbolique de 10 euros par mois. Mais en fin d’année 2023, la plateforme a pris la décision d’augmenter ses tarifs. L’abonnement a été augmenté de 1 euro en Europe et de 2 dollars aux États-Unis, sans entraîner de départ massif d’abonnés. Au contraire, leur nombre a progressé de près de 10 % en 2024, atteignant 260 millions d’abonnés payants. Cela semble s’expliquer par la faible élasticité-prix de la demande. En effet, les utilisateurs restent fidèles à la plateforme, à la fois par manque d’alternatives perçues comme équivalentes et par attachement à leurs playlists et à l’écosystème Spotify. Mais la rentabilité ne s’est pas construite uniquement sur l’augmentation des prix.

En effet, Spotify a pris une décision radicale : réduire drastiquement ses coûts opérationnels, ce qui s’est traduit par trois vagues de licenciements en 2024. En moins d’un an, 2 300 employés ont été remerciés, soit près d’un quart des effectifs. Bien que Spotify ait rencontré des difficultés sur le segment des podcasts audio, notamment après des investissements coûteux dans des studios et des licences exclusives, l’entreprise ne tourne pas le dos à ce format. Au contraire, elle réoriente désormais sa stratégie vers les podcasts vidéo, un segment en pleine expansion qui représente une nouvelle opportunité de croissance et de rentabilité.

L’avenir de la vidéo ?

Conscient des évolutions et du potentiel grandissant du marché des formats audiovisuels, Spotify mise désormais sur les podcasts vidéo, un moyen pour l’entreprise de se différencier de la concurrence et d’attirer de nouveaux utilisateurs. Afin d’en exploiter le potentiel, Spotify a lancé en novembre dernier son Partner Program. Ce programme permet aux créateurs de monétiser leurs podcasts vidéo, offrant ainsi de nouvelles sources de revenus. Deux axes principaux sont privilégiés : d’une part, la création de contenus premium accessibles uniquement aux abonnés payants, et d’autre part, un système de monétisation publicitaire où les créateurs peuvent intégrer des annonces dans leurs vidéos.

La plateforme a introduit les podcasts vidéo en 2020, dans un premier temps pour quelques émissions sélectionnées, et a progressivement élargi l’accès à cette fonctionnalité, la rendant désormais disponible pour les créateurs du monde entier. Cette évolution est également un moyen pour Spotify de se positionner stratégiquement face à YouTube.

Un modèle économique inspiré de YouTube ?

En 2024, l’engagement des utilisateurs sur Spotify a connu une hausse notable, avec une augmentation de 39 % des écoutes quotidiennes de podcasts vidéo par rapport à l’année précédente. Ce format semble particulièrement populaire, notamment en raison de sa capacité à maintenir l’attention des auditeurs plus longtemps, un aspect important pour fidéliser les utilisateurs.

En misant sur les podcasts vidéo, Spotify cherche aussi à concurrencer YouTube, qui bénéficie d’une longueur d’avance en matière de monétisation et d’audience. Comme YouTube, la plateforme adopte un modèle hybride combinant publicités et abonnements premium, notamment via son Partner Program.

En développant son offre vidéo et en encourageant les créateurs à publier leurs contenus sur sa plateforme, Spotify ambitionne de capter une part du marché publicitaire en pleine expansion. Contrairement aux podcasts audio, dont la monétisation repose surtout sur le sponsoring, les podcasts vidéo offrent des formats publicitaires plus dynamiques (pré-roll, mid-roll, placements de produits). YouTube tire une grande partie de ses revenus de ce modèle, et Spotify pourrait emprunter une voie similaire.

Impact sur le cours de l’action Spotify (NYSE:SPOT)

La stratégie de diversification de Spotify, notamment son incursion dans les podcasts vidéo, a eu des répercussions notables sur son cours boursier. En 2024, l’action Spotify a connu une hausse spectaculaire de 137 %, sa meilleure performance annuelle à ce jour. Cette progression a été soutenue par une croissance continue des revenus et une augmentation du nombre d’utilisateurs actifs mensuels.

Les analystes financiers ont salué ces résultats et ajusté leurs prévisions en conséquence. Par exemple, UBS a relevé son objectif de cours pour Spotify de 540 $ à 720 $, reflétant une confiance accrue dans la capacité de l’entreprise à maintenir sa dynamique positive.

De même, JPMorgan a relevé l’objectif de cours de l’action Spotify à 730 $, reconnaissant la forte croissance du nombre d’utilisateurs et les progrès de l’entreprise vers ses objectifs financiers.

Ces ajustements reflètent l’optimisme du marché quant à la capacité de Spotify à capitaliser sur sa stratégie de diversification et à renforcer sa position sur le marché du streaming.

Pour conclure, avec plus de 250 000 podcasts vidéo et une audience de plus en plus tournée vers le format audiovisuel (70 % des utilisateurs visionnent du contenu en premier plan sur leur écran), Spotify s’inscrit dans une transformation profonde des habitudes de consommation. Aux États-Unis, près de deux tiers des auditeurs de podcasts privilégient désormais les émissions intégrant de la vidéo.

En combinant audio et vidéo, la plateforme cherche à élargir son audience, renforcer l’engagement et améliorer sa rentabilité. Toutefois, elle doit encore relever deux défis majeurs : rivaliser avec YouTube, leader incontesté du marché, et amortir les coûts plus élevés de production vidéo, qui pourraient freiner la rentabilité à long terme. Le succès de cette stratégie dépendra donc de la capacité de Spotify à séduire les créateurs et à monétiser efficacement son offre.

Notes

  • Pré-rolls : publicités diffusées avant le début d’un podcast ou d’une vidéo.
  • Mid-rolls : publicités qui apparaissent en cours de lecture, souvent pour capter une audience déjà engagée.
  • Le placement de produit intègre directement une marque ou un produit dans le contenu de manière naturelle.

RCEP : l’expansion du modèle chinois

Par Alexis Renault

Signé le 15 novembre 2020 et entré en vigueur le 1er janvier 2022, le Partenariat Économique Régional Global (RCEP) définit la plus grande zone de libre-échange au monde. Aboutissement de 10 années de négociation entre les pays de la région, le traité valide et renforce le développement économique de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique entamé au début des années 2000 et dont la Chine est le principal acteur. Cette nouvelle alliance, dans l’une des zones géopolitiques les plus intenses du globe, soulève des interrogations pour certains et suscite même de la peur pour d’autres. En effet, le partenariat accélérerait la dynamique de réajustement des pièces sur l’échiquier des puissances mondiales et placerait définitivement la Chine comme maître du jeu. Nous allons donc détailler la teneur de cet accord et la manière dont la Chine entend s’en servir pour imposer son modèle dans la région.

Un accord économique inédit

Comptant 15 pays signataires dont les pays membres de l’ASEAN (Association des Nations d’Asie du Sud-Est), accord de libre-échange déjà existant dans la région depuis 1992, le RCEP se compose aussi et surtout de 3 poids lourds économiques que sont la Chine, le Japon et la Corée du Sud (2ème, 3ème et 10ème puissance mondiale par PIB en 2021). Deux autres pays occidentaux se rajoutent à la liste du partenariat : l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La signature de l’accord intervient juste après une forte augmentation du commerce entre la Chine et les pays de l’ASEAN en 2020 passant même devant l’Union Européenne comme premier partenaire commercial sur les 8 premiers mois de l’année.

L’objectif de l’accord est de simplifier les procédures commerciales entre les pays membres en réduisant drastiquement les droits de douane à hauteur de 90% sous 10 à 15 ans, d’améliorer les chaînes d’approvisionnement existantes et d’en créer de nouvelles. L’harmonisation des règles d’origine devra aussi permettre une réduction conséquente de la charge administrative liée aux transactions entre les membres. Pour établir la certification produit d’origine, un seuil de 40% des composants provenant des pays du RCEP devra être atteint. Aussi, la facilitation du e-commerce par la non-imposition de droits de douanes sur toutes les transmissions électroniques constitue un chapitre à part entière de l’accord. Au niveau mondial, les pays signataires représentent 30% de la population (2,2 mds), 30% du PIB et 27% du commerce.

Se protéger de l’expansionnisme chinois

Pour l’Europe, l’impact à court-terme reste limité puisque le marché européen protège les pays qui y participent grâce, entre autres, à son marché intérieur et à ses propres traités de libre-échange avec différents partenaires dans le monde. Des barrières non-tarifaires comme des quotas d’importation et d’exportation, des licences, ou des normes environnementales, sont des leviers efficaces pour lutter contre la prolifération de la vente de produits qui ne se conforment pas aux règles en vigueur sur les marchés extérieurs visés. Par exemple, dans l’article de la Documentation Française sur les normes environnementales comme obstacles au commerce agricole et alimentaire, les auteurs stipulent que « 116 produits agricoles, sur un total de 878 [font] l’objet de mesures « environnementales » » (L. Fontagné, M. Mimoumi, 2001). L’UE peut alors continuer dans cette voie pour contrer les volontés d’exportation des pays membres du RCEP. En effet, aucun engagement ou critère environnemental n’a été ajouté au traité, de même qu’aucune mention n’a été faite sur le droit du travail.

De plus, alliée avec les Etats-Unis et le Japon, l’UE conteste le statut d’économie de marché de la Chine depuis 2001 et son arrivée dans l’OMC. Notamment, la pratique du dumping commercial qui permet aux exportations d’être vendues à un prix inférieur à celui des concurrents dans les pays importateurs est pointée du doigt. La remise en cause du modèle chinois et de son expansionnisme économique est aussi mise en évidence par l’Inde, pays initialement signataire du RCEP qui s’en est retiré au dernier moment. Le pays veut éviter le développement de l’influence chinoise dans son économie. La délocalisation de la production chinoise dans le pays, à la suite de l’augmentation du coût de la main d’œuvre sur le marché domestique, serait néfaste pour l’économie indienne. Le pays souhaite conserver son indépendance économique et garder la mainmise sur ses savoir-faire technologiques.

Imposer son modèle au monde entier

Évidemment, comment ne pas percevoir dans ce traité l’objectif chinois de remplacement des Etats-Unis en tant que première puissance économique mondiale. Cet accord constitue un pied-de-nez envers le gouvernement Biden et surtout envers celui de son prédécesseur Donald Trump. En janvier 2017, lors de son premier jour d’exercice au Bureau ovale, l’ancien Président ratifie la sortie des Etats-Unis du Traité Transpacifique. Initié par Obama, il qualifie le traité de viol et fait tomber à l’eau l’espoir d’une alliance économique régionale entre pays frontaliers du Pacifique. La décision reflète alors la politique isolationniste américaine, protectionniste et ouvertement antichinoise promise lors de la campagne.

Cependant, l’accord s’est tout de même concrétisé sous le nom de Partenariat Transpacifique Global et Progressiste et aborde les sujets du droit du travail et de l’environnement contrairement au RCEP. Avec l’élection de Joe Biden, l’espoir n’est pas perdu que les Etats-Unis intègrent le traité un jour. Sous un objectif officiel de prospérité économique du pays et de la région, la Chine masque à peine ses ambitions de devenir la première puissance économique mondiale. Pour les 100 ans de la République Populaire de Chine en 2049, l’Empire du milieu doit devenir une puissance moderne. Cet objectif doit être atteint économiquement grâce au projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative) et aux traités comme le RCEP. Le softpower lui sert aussi d’instrument en faisant de ces pays limitrophes des alliés dans une stratégie d’extension circulaire de sa zone d’influence.

En conclusion, dans une zone qui génère déjà un tiers des échanges et de la richesse du globe, l’essor économique de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique induit par le traité dans les 20 prochaines années devra être observé avec attention. Le principal défi du RCEP sera de tirer les pays membres les plus pauvres vers le haut aussi bien économiquement que socialement et ne pas se reposer uniquement sur ses 3 leaders. Toutes les économies se méfient pour l’instant de cette nouvelle alliance mais pourraient bien sacrifier leurs intérêts à long-terme si elles persistent à vouloir limiter leurs échanges et notamment ceux avec la Chine. L’Union Européenne, comme l’Inde qui peut-être changera d’avis et rejoindra le traité, pourront voir le RCEP d’un autre œil à moyen-terme lorsque les graines de l’accord porteront leurs fruits et que les avantages économiques des échanges commerciaux se feront de plus en plus flagrants.

Sources

  • Commerce mondial : la Chine est-elle en train d’imposer son modèle ? – 28 Minutes – ARTE. (2022, 4 janvier). [Vidéo]. YouTube.
  • Crispin, S. W. (2020, 18 novembre). RCEP trade pact heralds dawn of Asian Century. Asia Times.
  • Lemaître, F. (2021, 8 novembre). Xi Jinping inscrit son nom dans l’histoire du Parti communiste chinois aux côtés de Mao Zedong et Deng Xiaoping. Le Monde.fr.